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Dossier Financement d’entreprises : les fonds s’investissent

Nombreux et très riches, les fonds d’investissement rivalisent pour financer la croissance des entreprises agroalimentaires. Bienvenu dans le monde méconnu du « private equity ».

Quel est le point commun entre Pierre Martinet, Tarte Frais, Alpina Savoie, Cérélia, Henri Raffin ou encore Valentin Traiteur ? Toutes ces belles PME et ETI non cotées en Bourse ont récemment choisi d’ouvrir leur capital, pour la première fois ou non, majoritairement ou minoritairement, à des fonds de capital-investissement afin de financer leur croissance et leurs projets.

En 2019, nous avions comptabilisé dans nos colonnes pas moins de 170 M€ d’investissement, contre 480 M€ en 2018. Nous étions très loin de la réalité, car nombre d’entreprises et d’entrepreneurs préfèrent rester très discrets sur ces opérations de haut de bilan. De son côté, l’équipe de Sodica Agro, le département spécialisé dans l’agroalimentaire de Sodica Corporate Finance – la banque d’affaires du Crédit Agricole –, a recensé en 2019 pas moins de 229 opérations de fusions-acquisitions (hors vins et spiritueux) ayant impliqué au moins une contrepartie française (transaction supérieure à 5 M€), dont 34 opérations de rachat d’entreprises par effet de levier bancaire (« LBO »), 30 opérations de capital-développement, et 19 de capital-innovation.

Pour se donner une idée de l’ampleur colossale des sommes que les fonds investissent dans l’économie française, mieux vaut se tourner vers les statistiques de France Invest, l’association française des investisseurs pour la croissance. « Pour la quatrième année consécutive en 2019, les levées de capitaux étaient en hausse de 12 % », constate-t-elle dans son dernier rapport annuel. Les sociétés de capital-investissement actives en France ont ainsi investi 19,3 milliards d’euros, soit 31 % de plus qu’en 2018, dans plus de 2 300 start-up, PME et ETI. 28 % de ces sommes ont été consacrés aux entreprises de biens et services de consommation, dont l’agroalimentaire.

Bénéficiant des énormes quantités de liquidités disponibles sur le marché du fait du faible coût de l’argent bancaire, les fonds investissent à plein dans le « private equity » (lire l’encadré). Les sommes sont généralement levées auprès d’investisseurs institutionnels, comme des banques ou des compagnies d’assurances, ou publics (Bpifrance, Banque européenne d’investissement…), de familles fortunées (gérée par des « family office »), voire d’anciens patrons soucieux de réinvestir le fruit de la vente de leur entreprise. Confiés à des sociétés de gestion rémunérées au pourcentage (compris entre 1,5 % et 3 %), ces fonds très réglementés sont investis dans des entreprises prometteuses. « Les fonds regorgent d’argent et comme les placements habituels ne rapportent plus rien, ils se tournent de plus en plus vers l’économie réelle, qui offre en plus des perspectives de valorisation non négligeables quand les affaires fonctionnent bien », explique Bernard Gaud, expert sectoriel agroalimentaire et produits biologiques chez Auris Finance, une société de conseil en cession, acquisition et ingénierie financière.

Un secteur résilient

Pourtant plus habitués aux nouvelles technologies ou au monde trépidant des start-up, les fonds ne rechignent donc plus à miser sur de belles entreprises familiales. « Investir dans l’agroalimentaire apporte de la stabilité à un portefeuille », reconnaît Olivier Macard, responsable des secteurs de la distribution et de la consommation chez EY. Ce secteur présente en effet plusieurs caractéristiques très précieuses aux yeux des gestionnaires de fonds. Tout d’abord, il est globalement beaucoup plus résilient que d’autres, tout en étant non cyclique. Il génère des flux financiers récurrents et réguliers. C’est donc un secteur « défensif » par excellence, et non pas spéculatif, adapté à une bonne diversification des investissements. Autre atout, parfois perçu comme un paradoxe, le rapport de force qui existe avec la grande distribution rend une position forte très valorisable. Qu’elle soit portée par une marque nationale, ou par une capacité à produire des MDD. Enfin, le secteur doit intégrer rapidement les évolutions de la consommation, comme la nutrition, les circuits courts, le développement durable, etc. Il a donc besoin d’argent frais pour s’adapter à cette « transition alimentaire », porteuse de gains futurs.

Cela sera certainement toujours le cas après la pandémie que nous venons de traverser même si, à ce stade, la visibilité est limitée. Selon les experts du « private equity », les entreprises peu touchées par les conséquences du coronavirus, c’est-à-dire peu exposées au « food service » et à l’export, chercheront sans doute à se développer par acquisitions ou à se vendre, profitant d’un effet d’aubaine ou de comparaison favorable. De leurs côtés, les entreprises dont les comptes de résultat et les bilans 2020 seront touchés par la crise sanitaire et qui devront faire face à des problèmes de liquidités, de « covenants » (obligation de remboursement anticipé de prêts en cas de non-respect d’objectifs financiers) ou de remboursements de PGE (à partir du printemps 2021) devront renforcer leurs capitaux propres. « Les fonds de capital-développement auront un rôle important à jouer, et ils s’y préparent », estime Ronan Lauzel, directeur d’affaires chez Sodica Agro. Mais ces entreprises, vaudront-elles moins ou autant qu’avant la crise ?

Consolidations post-crise

Enfin, les entreprises qui sortiront exsangues, soit parce qu’elles étaient déjà mal en point, soit parce qu’elles ont pris de plein fouet la fermeture de leurs marchés et la récession économique, et qui se retrouveront en procédures amiables (mandat ad hoc ou conciliation) ou collectives (redressement judiciaire, liquidation), pourront intéresser les industriels à la manœuvre pour consolider le marché ou les fonds de retournement. « Une chose semble à peu près sûre aujourd’hui : les LBO avec fort effet de levier ne redeviendront pas d’actualité à court terme », prévient déjà Ronan Lauzel.

François Biaggini
Capital-investissement : quelques définitions

Un fonds de capital-investissement (ou fonds d’investissement) est un dispositif financier conçu pour lever des capitaux auprès d’investisseurs en vue de les investir, conformément à une politique définie. Ils sont gérés par une société de gestion agréée par l’Autorité des Marchés Financiers (AMF).

Capital-développement : investissement en fonds propres ou quasi-fonds propres (obligations, obligations convertibles en actions), en général minoritaire, destiné à financer le développement d’une entreprise rentable et profitable. Les fonds seront employés pour augmenter les capacités de production et la force de vente, innover, financer des croissances externes…

Capital-risque (ou venture capital) : investissement dans des entreprises jeunes ou en création. Lorsqu’il s’agit du financement de la recherche avant la création de la société, on parle d’amorçage.

Capital-investissement d’entreprise (ou corporate venture) : forme d’investissement en capital-risque réalisé par une entreprise industrielle qui soutient ainsi son innovation en investissant dans des start-up.

Capital-retournement : financement en fonds propres d’entreprises ayant des difficultés et pour lesquelles des mesures permettant le retour aux bénéfices sont identifiées et mise en œuvre.

Capital-transmission (ou buy-out) : investissement destiné à financer l’acquisition de la majorité d’une société non cotée, par l’équipe de dirigeants aidés par des investisseurs financiers. Cette opération peut être réalisée à travers une holding et financée par une dette bancaire remboursée par la trésorerie future (free cash-flow). On parle alors de LBO, pour leverage buy-out (ou rachat avec effet de levier). Si c’est le propriétaire de la société qui effectue l’acquisition, il s’agit d’un OBO, pour owner buy out. Cette opération lui permet de réaliser une partie de son patrimoine (cash-out) tout en restant un actionnaire de référence.

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Wavebreak Media / Photononstop
Parlez-vous couramment le fonds ?

De culture anglo-saxonne, le monde de la finance utilise de nombreux termes parfois obscurs pour le néophyte. Voici un petit lexique utile à leur compréhension.

Build-up : stratégie de croissance basée sur l’acquisition d’autres sociétés de son secteur d’activité, souvent concurrentes, afin de dégager des synergies industrielles.

Closing : dernière étape de l’opération de montage de l’investissement, à l’issue de laquelle les documents juridiques sont signés, les fonds sont versés par les investisseurs et la transaction est réalisée.

Due diligence : audits et études permettant à un investisseur de vérifier la solidité d’un business plan et de déterminer les forces et faiblesses, les risques et opportunités d’un dossier.

Ebitda (« Earnings before interest, taxes, depreciation, and amortization ») : cet indicateur met en évidence le profit généré par l’activité indépendamment des conditions de son financement (charges financières), des contraintes fiscales (impôts et taxes), et du renouvellement de l’outil de production (amortissements). Sa définition n’est pas normalisée, et peut différer d’une entreprise à une autre.

Evergreen : désigne un fonds de capital-investissement qui n’a pas de date prédéterminée de clôture. Il s’agit généralement de fonds bancaires ou de fonds familiaux investis sur fonds propres.

Family office : organisation privée qui détient et contrôle le patrimoine d’une ou plusieurs familles. Elle vise à pérenniser les actifs, à garantir la conservation des intérêts patrimoniaux et à transmettre la fortune à la génération suivante.

Private equity : activités d’investissement qui concernent les entreprises non cotées, à capitaux privés. Les investisseurs acceptent de bloquer une somme d’argent, rendue ainsi « illiquide », pendant une durée déterminée de plusieurs années (5 à 7 ans), en échange d’une performance et d’un rendement espéré supérieur à ceux des marchés financiers classiques, dits « liquides » car cotés et échangeables à tout instant (actions, obligations, matières premières, monétaires…).

Spin-off : création d’une nouvelle société indépendante à partir d’une branche d’activité existant préalablement au sein d’un groupe.

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Langage d’experts, le lexique de la finance, très anglo-saxon, peut s’avérer hermétique pour le novice.
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