RIA : Comment se porte Agrial ?

Ludovic Spiers : Avec la crise du Covid-19, nous sommes dans une situation inédite, face à deux défis : continuer à nourrir la population et accompagner les agriculteurs. Tout se passe plutôt bien jusqu’ici. Nous avons cependant des difficultés du côté des productions animales, des marchés RHD et export. Le modèle multispécialiste d’Agrial nous permet d’être plus résilient face à la crise. Heureusement que nous avons eu une année 2019 correcte, sinon bonne. La situation financière du groupe est solide. L’inquiétude est plutôt du côté des adhérents, et notamment des éleveurs, qu’il faudra peut-être aider par la suite.

RIA : Votre façon de travailler a-t-elle changé ?

Ludovic Spiers : Pour le moment nous sommes dans le brouillard comme tout le monde et nous gérons la crise au jour le jour. Le Comex d’Agrial se réunit tous les soirs et, parfois aussi, dans la journée. Jusqu’ici, nous ne nous rencontrions qu’une fois par mois pour passer en revue les activités une par une. Cette nouvelle façon de travailler permet d’échanger très rapidement sur les organisations industrielles, sur les procédures mises en place, ou de s’entraider entre pôles d’activités. Le fonctionnement de l’entreprise ne sera plus le même après la crise. Mais nous ne serons pas les seuls à changer. Les comportements des consommateurs seront aussi probablement différents. Le bio, les circuits courts, les ventes à la ferme, la proximité, mais aussi le drive se développent. Il en restera quelque chose après.

RIA : Quelles sont vos principales inquiétudes ?

Ludovic Spiers : Le redémarrage de la restauration sera très lent. Il faudra attendre de nombreux mois avant de retrouver les niveaux d’avant la crise. L’export est aussi un sujet sensible car nous exportons 40 % de nos produits laitiers et 50 % de nos céréales. C’est poussif ! D’autant que les restaurants, et notamment les pizzerias, sont fermés partout dans le monde. Nous ne vendons plus que quelques tonnes par quelques tonnes de mozzarella par exemple. Nous stockons donc la production de notre unité d’Herbignac qui tourne toujours à plein. Demain, ce stockage risque de peser sur les filières de production.

RIA : Quel impact la crise a-t-elle sur vos usines alimentaires ?

Ludovic Spiers : Tous nos sites tournent, sauf notre usine de salades prêtes à l’emploi de Torreilles qui alimente la restauration. Nous avons changé les organisations en un temps record, avec l’aide des salariés, de l’encadrement et des syndicats. Nous sommes cependant confrontés à un taux d’absentéisme de 10 à 20 % selon les régions. Au-delà de 18 à 20 % d’absence, il est difficile de faire tourner un site. Certaines compétences manquent. Pour stabiliser ce taux autour de 15 %, nous avons instauré une prime Macron journalière. Nous avons aussi fait appel aux personnes en chômage partiel de nos magasins de bricolages fermés. Et certains cols blancs sont venus prêter main forte pour faire tourner les outils et ainsi limiter l’impact de la crise sanitaire sur la situation financière du groupe.

RIA : Avez-vous revu vos projets d’investissements ?

Ludovic Spiers : Une grande partie des projets était déjà engagée lorsque la crise a commencé. Nous allons honorer nos signatures. Mais aucun projet n’avance en ce moment. Au Royaume-Uni, nous devions installer une ligne de remplissage de canettes pour le cider et les softs. Mais il manque toujours des pièces qui doivent venir d’Italie. Il faudra des mois pour arriver au bout de ce projet. Les autres chantiers sont ajournés jusqu’à nouvel ordre et nous ne savons pas quand les travaux reprendront. Cet été ou en septembre…

RIA : Quel premier bilan de vos activités pouvez-vous dresser ?

Ludovic Spiers : En légumes, la consommation des produits de première gamme progressent du fait du retour en cuisine des Français. La quatrième gamme rencontre en revanche des hauts et des bas, avec une tendance à la baisse également au Royaume-Uni et en Espagne, car les consommateurs fréquentent moins les magasins. Du côté du lait, la crèmerie et l’ultrafrais connaissent une forte augmentation, supérieure à 20 %, qui compense presque l’effondrement des ventes RHF et l’export poussif. Pour les GMS, nous avons simplifié l’offre pour massifier la production et pouvoir suivre la forte demande en rayon. Les ventes de fromages sont stables. Les bûches de chèvre Soignon explosent alors que les innovations sont en recul. Les boissons sont stables. Au Royaume-Uni, les ventes de cider en GMS progressent de 20 à 30 %. Enfin, du côté du pôle viande, les spécialités de charcuterie à la coupe reculent, contrairement à la demande de produits libre-service. On assiste à un véritable retour du jambon ! Les ventes de produits d’été vont bien, portées par les barbecues plus nombreux. Quant à notre filiale de vente de volailles à Rungis, elle enregistre une activité très volatile, mais globalement en baisse, même si les ventes des bouchers charcutiers traditionnels se portent bien.

Propos recueillis par François Biaggini